Elena Ferrante – Les jours de mon abandon

Elena Ferrante, cet auteur qui défraye la chronique, comme on dit … autant pour le succès phénoménal et surprenant de sa trilogie que pour cette sombre histoire d’identité – puisque le nom qu’on lui connaît n’est en fait qu’un pseudo. Je reviendrai sur cette intéressante question une autre fois.

Donc, après de bonnes et de moins bonnes expériences avec des séries de livres, et frileuse par rapport aux surprises, je décide de satisfaire ma curiosité par un compromis : Elena Ferrante je lirai, mais autre chose, un livre simple. Dans mes achats compulsifs de Noël s’est donc trouvé le petit Les jours de mon abandon, titre évocateur s’il en est.

Le 4ème de couverture promet « un voyage aux confins de la folie » – et bien les enfants, on ne nous a pas menti ! 

Le récit démarre avec cette situation : un mari quitte sa femme, sa maison, ses enfants. Elle reste calme, elle est comme ça, elle prend du recul. La femme quittée, faite narratrice, essaie de comprendre : Olga raconte, se souvient de leurs disputes passées et de leurs réconciliations, continue à vivre ; elle attend le retour de son mari et avec lui de la normalité, ce qui lui paraît inéluctable. Mais au contraire, elle prend peu à peu la mesure de la trahison de son mari.

À environ un tiers du livre tout bascule avec cette phrase :

« La journée la plus dure des vicissitudes liées à mon abandon était sur le point de commencer, mais je ne le savais pas encore. »

Cette proportion, un tiers, est importante, et c’est seulement en recherchant cette phrase que j’en ai pris la mesure. Parce qu’après ça, dans la suite, Olga ressemble à un bateau dans la tempête : avec elle, on se laisse emporter par chaque nouvelle vague, chaque nouvel assaut de folie. J’ai lu la suite dans une telle inquiétude que cela m’a semblé être un temps très long, mais c’est pratiquement une journée. C’est le récit qui est long, détaillé, ce qui contribue à nous donner la sensation de distorsion temporelle ressentie par Olga – et par quiconque a vu une fois le monde basculer sous ses pieds.

L’auteur nous décrit la chute imperceptible, la perte de son héroïne, l’errement de cette femme. Sa rupture de lien avec le réel, la dérive de ses sens jusqu’à ne plus être capable de rien percevoir d’autre que la douleur physique. On la voit, en tant que lecteur, sombrer, vraiment, et notre conscience s’anesthésie avec la sienne, on ne peut plus continuer et on ne peut plus lâcher, parce qu’on espère pour Olga qu’au tournant de la page suivante cette spirale va s’arrêter, que quelqu’un va sonner à sa porte, qu’un truc va se passer qui la ramènera à la réalité, qui aura la clémence de mettre fin à son cauchemar.

Lorsque l’on a vécu un grand choc dans sa vie, on peut comprendre les affres de ces moments, les pensées inavouables, les actes irrationnels, la démission face à la vie de tous les jours, les choses que l’on fait ou que l’on dit juste parce qu’on n’a plus la force de s’en empêcher bien que l’on soit conscients de l’erreur et de la futilité par avance. Mais nous le vivons un jour après l’autre, de manière intérieure, sans pouvoir ou vouloir ou réussir à le décrire. Et là, justement, c’est décrit. Le lecteur suit cette chute, et le lecteur voit que Olga, elle, ne s’en aperçoit pas ; et c’est bien ce qui est effrayant : découvrir que l’on peut rester aveugle dans sa propre perte.

C’est bien écrit, bien raconté, c’est prenant. Un livre magnifique, donc, qui me donne très envie de me laisser happer par d’autres romans d’Elena Ferrante.

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